La sauvetage du Bastion de Thiennes (1)

Une histoire qui parcourt le temps

Vue de l'arrière du bastion de Thiennes

En cette fin du XIXe siècle, quand André Fauquette entraîne son conseil municipal dans l’aventure de transformation de la ville, l’assemblée communale compte Abel Delbende dans ses rangs. Il est adjoint au maire et comme son frère, Alcide, comme l’était leur père, négociant en vin. Les deux hommes voient très vite l’intérêt pour leur affaire, de cet énorme tas de briques. Les casemates du bastion sont vastes. Les commerçants y stockeront non seulement des milliers de caisses mais aussi des tonneaux, des foudres de 1 500 litres. La température y est quasi constante, l’idéal pour une conservation optimale. Le duo va donc « sauver » ce pan des fortifications qui compte aussi le bastion des chanoines voisin. Ce sauvetage à un coût, 16 000 francs de l’époque. Outre le stockage, il propose un vaste espace pour stationner les outils nécessaires au transport. Sans doute une bonne affaire…

Des entrepreneurs locaux investissent les lieux

Boulevard Foch, les deux bastions vont prendre des chemins différents au fil des décennies. Car ils seront revendus séparément. Quand Mélanie Grioche entend que le propriétaire du bastion des chanoines, un tailleur de pierre,  veut s’en défaire, elle comprend l’intérêt de l’acquérir. Mais comme c’est une idée de sa femme, le père Henri, dont l’entreprise de maçonnerie est à quelques centaines de mètres, laisse filer la vente. Pour les nouveaux propriétaires, les Vandecasteele, lui est directeur de la malterie, Henri Grioche va construire une maison sur le bastion, copie conforme de la demeure d’une amie anglaise de sa cliente. Mais il a aussi compris que son esprit de contradiction lui a fait perdre une belle affaire, que l’idée de sa femme était pertinente. Et il ne va pas renouveler l’erreur. Aussi, quand en 1973 la famille Delbende vend son bien, le bastion de Thiennes, il se rapproche du notaire. Il aura la préférence parmi plusieurs amateurs, « sans doute par les bonnes relations commerciales qu’il entretenait avec le vendeur », explique son fils, Jean-Pierre, propriétaire depuis l’héritage en 1999. « Son idée était d’y installer un lieu d’exposition pour vendre du carrelage. L’ensemble a été décaissé de plusieurs dizaines de centimètres pour donner du volume. Il a ensuite été carrelé par les maçons de l’entreprise, quand un hiver rigoureux empêcha le travail dehors, avec des carreaux Villeroy et Boch que l’entreprise familiale de négoces de matériaux devait distribuer ». Finalement, le projet n’ira pas à terme. « Il n’aurait pas été rentable d’y mobiliser un employé à temps complet ». Henri s’en servira pour les rendez-vous de clientèle, des copains, autour de la cheminée et d’une bonne table. Ou pour discuter en allemand avec la voisine. « Mon père avait été prisonnier pendant le deuxième guerre et Madame Vandecasteele aimait cette langue. Il leur arrivait de l’utiliser pour correspondre ».

Traces de guerre
Le temps a effacé l'inscription

Plus qu’un projet… un coup de cœur 

Ici, je me ressource, explique Jean-Pierre Grioche, j'oublie les bruits de la ville. Avec Maryse, il aime aussi à se poser près de la cheminée

Cet héritage aurait pu être un fardeau. Qu’en faire ? Jean-Pierre Grioche l’imagine en salle de réception. Mais la configuration rend le projet complexe. La température y est presque constante, autour de 11°. Mais l’humidité importante. Il faudrait donc chauffer tout l’hiver. La location n’est envisagée que d’avril à octobre. Finalement, « parce que c’est lourd à organiser quand on prend de l’âge », ce sera cinq ou six fois par an. La volonté est pourtant de faire vivre cet espace atypique chargé d’histoire. Pour des expositions, des spectacles, les Journées du patrimoine, du théâtre. « L’atelier théâtre de Bruno Masquelein et Catherine Colle y a, entre autres, joué Cocteau, Genêt ». Comme son père, Jean-Pierre aime la quiétude du lieu, s’y retrouve souvent avec Maryse, sa compagne. Protégé des bruits de la ville par les murs épais, il s’y ressource fréquemment. S’il est maintenant connu sous le Bastion Vauban, c’est par commodité. « Un jour, des invités l’ont cherché à Thiennes alors qu’il est au 6 ter Boulevard Foch. Vauban c’est plus commode, en accord avec le lieu et sans confusion ».