Saint-Omer : le Palais de la Cathédrale est ouvert au public

TOUT A COMMENCE AVEC UNE PEINTURE A L’HUILE

     Jean-Luc Montois, le lillois, et Frédrik Laestadius, suédois d’origine, sont deux amis passionnés d’art et d’histoire. A leur retour de Suède et d’Italie en 2013, ils s’installent à Lille afin d’exercer leur activité professionnelle dans la région : le premier comme enseignant et le second en qualité d’oncologue. Cette étape vise en fait un projet qui leur trotte dans la tête depuis longtemps : présenter leur collection d’art en un lieu atypique. Et pour accomplir ce projet singulier, il leur faut dénicher une maison de style. Ils sont séduits par le caractère patrimonial de la ville de Saint-Omer et tombent sous le charme d’une villa bourgeoise du XIXe siècle sise au 12, rue Henri-Dupuis. Érigée sur les fondations de maisons de chanoines du XIIe siècle, cette bâtisse de 900 m2 se trouve dans l’environnement de l’ancien chapitre de la cathédrale.

     Avec des caves du XIe siècle, sur un lieu où vécurent les religieux et les clercs du chapitre, au cœur même de vestiges datant du XVIe et XVIIe siècles qui protègent des salles de l’époque empire et Restauration, nos deux amis s’installent sur 2000 ans d’histoire.

     Le projet prend forme et il faut maintenant trouver un nom à la masure. « Le Palais de la Cathédrale » s’impose comme une évidence.

Pas dans la précipitation…

Le nouveau Palais doit subir une cure de jouvence avant de recevoir la collection d’art et de s’ouvrir au public. Par chance, l’intérieur de cette maison de maître a été préservé de toute velléité de modernisation. Elle a gardé son caractère d’origine et le travail de ses nouveaux propriétaires va lui permettre de retrouver le lustre d’autrefois.

Des incertitudes pèsent néanmoins car les sols et murs sont entièrement recouverts, ce qui empêche toute analyse approfondie. Les pièces n’ont pas été dévastées mais exigent un sérieux effort de rénovation. L’ampleur de la tâche est conséquente et l’on devine la nécessité d’un énorme investissement personnel. Car en effet, les moyens financiers de Jean-Luc et Fredrik n’autorisent pas un total appel aux entreprises privées.

   plutôt la réflexion !

    Des devis sont sollicités pour le gros œuvre et la réfection de la toiture. Les rencontres avec des sociétés du bâtiment se succèdent et certaines propositions sont parfois fantaisistes jusqu’au jour où Jean-Luc reçoit Jean-Gabriel His. Cet entrepreneur est lui aussi amoureux des vieux édifices. Après visite et examen attentif des lieux, il assure que la maison est une vieille dame mais peut encore vivre un siècle et plus sans doute, si l’on en prend soin. Jean-Luc ne tarit pas d’éloges sur ce chef d’entreprise bien connu dans l’Audomarois, qu’il décrit comme un homme passionné, grand connaisseur de son art qu’il pratique avec éthique sans se dépareiller d’une constante modestie. Nos deux heureux propriétaires sont formels : Sans «His Construction», leur projet n’aurait pas été rendu possible.

Un travail sans relâche

  L’ Architecte des Bâtiment de France, Madame Madoni, et les services de la Direction des Affaires Culturelles accompagnent le projet de bout en bout tant pour la restauration que le choix des matières à appliquer.

  Choix des coloris, avis sur des passages convertis qui doivent retrouver leur forme originelle, modalités de rénovation des huisseries, composition des enduits, nature des joints des parquets, tout est passé au crible pour que la maison retrouve la grâce d’antan. Il faut avouer que Jean-Luc et Frédrik sont érudits. La décoration comme les arts font partie de leurs passions et il ne faut pas leur en conter sur une couleur ou un matériau qui ne serait pas d’époque.  

  Et Jean-Luc de mélanger les peintures avant de jongler avec les brosses à rechampir. Juché en haut de son escabeau de très longues heures, les travaux progressent à une vitesse vertigineuse et en peu de temps, les salons retrouvent leur aspect antérieur. Il a entrepris la décoration intérieure à moindre frais en préparant lui-même ses peintures. Celles-ci ont été réalisées à base de farine, d’eau, de pigments et d’huile de lin, enfin à chacun sa préparation. Cette technique picturale est aussi appelée « peinture suédoise à l’ocre, au blé ou à la farine… ». Peinture suédoise ? Tiens, tiens, vous avez dit bizarre…

  Très vite, les œuvres d’art trouvent leur place en ce lieu magique et résonnent comme une symphonie. Peintures, bronze anciens, sculptures, meubles d’époque constituent un décor somptueux. C’est un mariage élégant d’objets de collection dans la continuité des occupants de toujours. Ainsi, rien ne s’est perdu et se transmettra puisque Jean-Luc et Frédrik proposeront un jour à la Ville d’hériter de ce patrimoine vivant. Ce sera a elle de poursuivre l’écriture de cette belle histoire de l’amour de l’art.

Adolescent, Jean-Luc tombe dans la marmite

     Depuis longtemps, Jean-Luc et Frédrik, enflammés par l’art, ont acquis des objets anciens. A 15 ans, alors qu’on lui confie une somme d’argent pour l’achat d’une mobylette, Jean-Luc revient avec sa première peinture à l’huile. C’est le point de départ d’une vaste collection.

    Des moyens limités obligent nos amateurs d’art à fouiner et à dénicher ce que les autres ne voient pas. C’est ainsi que des objets exceptionnels sont acquis pour de faibles sommes. Au fil du temps, les deux amis amassent des pépites, les restaurent, les rénovent. Pour sûr, à une époque où l’on préfère des meubles en contreplaqué, la chute des prix de ces objets anciens facilite les choses. La volonté de sauvegarder le patrimoine sous toutes ses formes en ces temps où l’on acquière des statuettes en bronze pour les fondre, leur apparaît comme une impérieuse nécessité. Mais aujourd’hui, il s’agit de mettre en partage ces trésors et faire vivre la demeure où ils sont disposés.

« Il n’y a pas de plus beau poème »

L'art de la table avec une élégante vaisselle de porcelaine

    Jean-Luc Montois, c’est l’histoire d’un amour fou entre un homme et l’art. L’art est en effet pour lui ce que le sang est pour le corps humain. Il le développe, le nourrit, lui donne la force, la santé, la durée. Une forme d’immortalité que le collectionneur nous confie. C’est dire si le beau, avec son parfum d’infini, s’accorde avec lui. Il nous parle de son art comme un enfant s’émerveille de la vie à chaque instant. Jean-Luc Montois est un poème à lui tout seul. L’écouter est un délice. Les yeux éblouis, Il nous conte l’histoire de sa collection d’objets d’art riche de plus de 2000 objets de toutes époques (bibelots, meubles, vases, tableaux, etc.). Il effleure du bout des doigts des pièces anciennes et usuelles comme de la vaisselle d’une pure rareté utilisée lors de réceptions privées ou de dégustations culinaires. Eh oui, parce qu’en plus, Monsieur Jean-Louis est un fin cordon bleu : une touche de plus à son âme d’artiste.

Influence maçonne ou templière ?

     Au fur et à mesure des travaux, Le Palais a révélé des trésors oubliés : des symboles francs-maçons comme  l’étoile noire à l’étoile flamboyante ou encore la double croix des grands maîtres francs-maçons sculptée au centre d’un hexagone dans le parquet du Salon Bleu. On devine aisément la proximité des précédents propriétaires avec certaines obédiences. Mais rien ne permet pour autant de prêter au Palais un lieu de rassemblement ésotérique ou fraternel.

Si la Franc-Maçonnerie audomaroise est assez récente, la présence Templière, elle, est bien plus ancienne. Son influence remonte au XIIe siècle. L’un des fondateurs de l’Ordre du Temple est d’ailleurs audomarois. Il s’agit de Geoffroy né en décembre 1075 et fils de Guillaume 1er châtelain de Saint-Omer. De précieuses archives permettent d’affirmer que certaines maisons audomaroises étaient de possession templière, rue Saint-Bertin, notamment. La commanderie locale se situait aux pieds des ruines de l’abbaye.

L'Entrée du Temple...

En franchissant le seuil de cette belle demeure, plein de mystères se présentent à vous © 2018 Alexandre Laduron ALL RIGHTS RESERVED
Une entrée où plane l'esprit de la franc-maçonnerie. Les pièces adjacentes ont dévoilé d'autres surprises, le parquet en palissandre, citronnier, acajou noir et rouge du salon jaune en particulier. Les portes, les vitraux, la quincaillerie, tout est d'origine.

Des caves et du bon vin

    Les chanoines ont construit la collégiale de Saint-Omer autant qu’ils l’ont desservie !

   Les chanoines formaient une Église, un chapitre, un collège, une personne morale dotée d’un sceau, qui avait de grands biens. Comme l’Église était fort riche, toute cité avait sa cathédrale, toute ville importante sa collégiale; dans l’un et l’autre cas, les édifices étaient somptueux. Les dépenses étaient assurées par les chapitres et ce fut autant d’argent frais injecté dans l’économie audomaroise par l’embauche de main d’œuvre locale.

Jean-Luc Montois continue la visite par la cave

 D’ailleurs les salaires étaient faibles, les chanoines riches et la construction lente : la collégiale de Saint-Omer a pris trois siècles. Le chapitre leva des impôts sur les chanoines, les nouveaux promus, chapelains et autres. Cet impôt direct était très impopulaire dû au fait que les bourgeois, le clergé et la noblesse en étaient affranchis. La vente des vins fut également taxée partiellement mais pas son surplus. 

  Les chanoines buvaient beaucoup, et du meilleur, en disent les livres d’Histoire. Ce vin étant détaxé sur son surplus, beaucoup d’audomarois et de taverniers venaient s’approvisionner. Cela pourrait expliquer les caves imposantes des maisons de l’Enclos Notre-Dame occupées par les chanoines dont celle du Palais et celles situées sous l’ancienne école d’infirmière, rue Carnot.

  Ce vin provenant de l’étranger était acheminé par des navires jusqu’au Vinquai dit le Port au Vin, situé dans la basse ville à l’entrée du quai Mathurin.

  Le Vinquai occupait la rive gauche de la rivière le long de la Winplace jusqu’au pont qui termine le bas de la rue Faidherbe. Le nom de Vinquai a été donné à la place et à la brasserie qui étaient voisines.

le Vainquai

Le Vainquai, ce qu'il en reste. Les caves ont été remblayées. L'actuel parking des Combattants était autrefois occupé par le garage Legrand. Un projet de réhabilitation est prévu par la Ville pour ce quartier historique

Une vie, une passion, un projet écolo…

« Ce qui compte, c’est l’intensité d’une vie, pas sa durée »

   Avoir envie de réaliser un rêve, c’est le talent ; le reste, c’est le travail. Ce rêve, Jean-Louis et Frédrik le réalisent enfin : transformer leur maison en un musée où l’on vit. Où les propriétaires, eux-mêmes, participent à l’accueil. Laisser ce Palais dans son ambiance et son décor de 1827, restituer cette maison et non la restaurer est leur réelle ambition. En effet, «une maison ancienne de cette qualité ne se restaure pas» affirme Jean-Luc. Et d’ajouter : «Il faut vivre avec le patrimoine. Restaurer le mobilier, c’est préserver la nature et l’environnement».

Majestueuse demeure au cœur historique de l'Enclos Notre-Dame

Les fenêtres du bas ont été reconstituées plutôt que d'être remplacées. La porte cochère n'est certainement pas l'entrée d'un garage mais l'accès à une ancienne écurie. Celle ci devrait retrouvée son cachet d'origine avec du matériel offert par une famille suédoise.

   Préservez une maison ancienne plutôt que de construire une nouvelle demeure permet de protéger la forêt en évitant l’abattage d’arbres, l’extraction de pierres de carrière et de dalles de sol issues de pays étrangers. Restaurer des fenêtres – comme cela a été fait côté façade du Palais-, sans consommer de bois, c’est comprendre le fonctionnement de la maison. Et tout rend ce fonctionnement possible et accessible financièrement à la seule condition de changer notre mode de vie en faveur d’une planète mieux respectée.

Comprendre les rythmes d’une maison comme  celle du Palais, c’est apprécier les pièces et les saisons dans leur mode de vie. Ce que Jean-Luc s’efforce d’expliquer aux visiteurs en développant l’intérêt et l’art de la décoration. Une intelligente façon de faire cohabiter  le contemporain et l’ancien.

Partager cette expérience avec le grand public

« une vie est une œuvre d’art… »

 

  Ce Palais est le miroir de l’âme de Jean-Luc. L’art n’est pas à ses yeux une réjouissance personnelle, nous semble-t-il. Il est certainement le moyen d’émouvoir le plus grand nombre d’Hommes en leur offrant une image privilégiée.

  Tout dans ses gestes, dans ses paroles, dans sa façon de voir la vie, de l’interpréter, le propriétaire du Palais est inspiré par l’art. Et cet art, il veut le partager.

  Ouvrir le Palais de la Cathédrale est un plaidoyer pour l’accessibilité à un large public. C’est toute une conception de l’approche de la culture qui se trouve mise en question. Effectivement, si la culture a pu passer pour un ornement ou un privilège, il est loin d’en être de même aujourd’hui, pour preuve.

  Que l’art ait un avenir, la question ne fait aucun doute. Il devient même une éducation permanente.

  Les objets ont un destin qui leur est propre nous déclare Jean-Luc et leur vie s’épanouira au grès de ces moments festifs et culturels. L’architecture a toujours été le reflet des rapports sociaux et pour s’en convaincre, il suffit d’observer les couloirs qui étaient réservés au personnel dont l’accès aux salons par les nobles portes était interdit.

  L’ambition consiste cette fois à brasser des publics curieux ou passionnés.

Un cri qui vient de l’intérieur

 « La musique est un cri qui vient de l’intérieur » nous dit la chanson. Et Jean-Louis de nous rétorquer : « il en est de même pour l’art en général».  Il faut en effet un regard, une sensibilité, une attention toute particulière pour vivre cette culture.  N’est pas amateur ou professionnel de l’art qui veut. Et qui d’autre que Jean-Luc Montois peut nous parler de l’art avec autant de passion et de crier bien fort le sens qu’il a donné à sa vie.


  La maison est ouverte aux groupes sur réservation à l’Office de Tourisme dans le cadre de visites sous la conduite du maître des lieux, mêlant ainsi l’Histoire, les anecdotes et les petits conseils à ceux qui voudraient prendre leur part de l’effort collectif de restauration du patrimoine.

  L’Enclos Notre-Dame, le Mont Sithieu, la Cathédrale, l’Office du Tourisme et maintenant le Palais, tous les ingrédients semblent réunis pour une agréable découverte du plus ancien quartier de notre belle ville.

L’Enclos Notre-Dame d’autrefois

Le côté Nord de la Cathédrale

    La cathédrale de Saint-Omer, le monument le plus complet qui nous reste du moyen-âge, dans le nord de la France, entre Amiens et la mer, n’a pas été construite d’un seul jet. On y remarque parfaitement les styles des différentes époques où ses diverses parties ont été faites, depuis le XIe siècle jusqu’au XVIe siècle.

     Cette lithographie, non datée, nous présente le parvis côté nord avec un certain aspect plus végétal. Le Palais de la cathédrale n’y est pas représenté. Dans le fond, on devine le chapitre et sa porte cochère. Cet ensemble est accolé à la cathédrale. Aujourd’hui, il ne reste qu’un mur épais, parfaitement visible du jardin du Palais. Les fondations de ce mur dateraient de l’époque mérovingienne.

A suivre…