Une chapelle au bord de l’eau…

La cappellewaert a traversé le temps, sauvée par une famille de maraîchers

Je suis une chapelle, la cappellette du « Cappellewaert », une rareté dans cette plaine façonnée par l’homme et l’eau. Pour me rendre visite, il faut prendre le bateau, et accoster sur mon perron. Sauf quand les récoltes sont sur les étals, dans les caves et les greniers. On peut alors me rejoindre en foulant cette belle terre grasse qui m’admire depuis plusieurs siècles. Mais c’est uniquement depuis le remembrement de 1972, qui a créé les chemins du marais.

Dans ce XXIe siècle qui s’avance, je suis moins visitée. Mais j’ai reçu tant de monde, des curieux, des chrétiens pour des dévotions, des vêpres, des processions. En 1958, j’ai même reçu un évêque, Monseigneur Evrard et le clergé. Et le Très saint Sacrement, venu lui aussi en bateau. C’était l’année Mariale. Et la commémoration centenaire des apparitions de Lourdes.

Chez moi, vous vous rendez compte ! J’aimais beaucoup ces fêtes qui rassemblaient des milliers de fidèles. Mais pas de nostalgie, même si parfois je m’ennuie un peu, moins visitée, un peu délaissée.

Je suis l’une des composantes de la famille Dewalle. Car je suis bâtie sur un terrain leur appartenant. Est-ce que je suis une sœur, une fille, une mère, une grand-mère, peu m’importe. Je sais le soin qu’on me donne. En 1928, la famille m’a remise en beauté. Des lettres façonnées à la main sur un écriteau en bois accroché près de l’entrée le disent. La guerre de 39-45 me fit aussi des misères. J’ai souffert des bombardements voisins. L’hiver de 1986-1987 m’a laissé des stigmates douloureux. Mais les Dewalle veillaient sur moi, comme des parents veillent sur un enfant. Je crois que je suis encore belle malgré mon âge. Et j’apprécie l’amour qui m’y porté.

Comment suis-je arrivée là ? Parce que mes bâtisseurs ont voulu remercier la Sainte Vierge de les avoir sauvés des eaux, préservés de cette Marie Groëte qui crochète les imprudents au fond des flots verts de la rivière. Ils ont fait le vœu de me construire en remerciement de ces vies sauves. Toute une famille ! Et ils ont tenu parole. Imaginez les soucis pour apporter les matériaux, briques et tuiles flamandes. Avec le bateau, si précieux dans ce coin de nature, si loin, mais si près de la belle cathédrale qui se dresse à l’horizon. Regardez mon fronton, il vous dira que je ne mens pas : 1720. J’ai vu la Révolution Française. J’y ai résisté, puis j’ai dépéri. Mais un ange gardien veillait, je me suis relevée, reconstruite en 1864.

 

Chez moi est installée Notre-Dame de bon secours, qui porte là si bien son nom quand on sait pourquoi je suis là. Elle n’est pas l’originale, qu’importe. Je sais qu’elle est ancienne, bien plus vieille que vous tous qui venez me prier, m’implorer, me questionner, elle porte les marques des ans. 

La Flandre et l’Artois mystérieux… Depuis la préhistoire, nos régions, elles aussi, possèdent une part intangible qui repose au cœur des choses. L’âme d’un pays, l’âme d’un peuple, qu’il faut traverser aussi lentement, aussi pleinement pour percer ce fond secret des êtres et des lieux. Bien d’histoires et de légendes ont habité la mémoire des hommes. Le monde chrétien n’a pas échappé à ces mœurs et coutumes qui se perpétuent encore aujourd’hui.

Pourtant, il m’arrive de me faire du souci sur mon avenir. Que décideront les héritiers de ce terrain sur lequel je vis depuis si longtemps ? Auront-ils le temps, l’argent nécessaire à mon entretien ? Le voudront-ils, quand la religion catholique perd chaque jour un peu d’influence ? Peut-être que le tourisme me sauvera. J’imagine les promeneurs en bacôve sur les fossés, les rivières du marais. Peut-être un arrêt pique-nique dans l’herbe épaisse. Et des suppositions autour de mon cas, de la part des promeneurs qui ne savent rien de moi. Vous, désormais, vous en savez un peu plus.